
À Montréal, les chantiers se multiplient. Rues barrées, circulation perturbée, commerces moins accessibles… Et si l’intelligence artificielle aidait à limiter ces désagréments ? C’est ce qu’explore la municipalité québécoise. Car loin des seules prouesses des géants de la technologie, l’IA commence aussi à trouver sa place dans l’action publique locale. Avec, à la clé, de nouvelles possibilités, mais également des questions de taille : qui maîtrise les données, les outils et, finalement, les décisions ? Autant d’enjeux au cœur du colloque « IA publique et collectivités locales : souveraineté numérique et francophonie », organisé le 11 novembre à Montréal dans le cadre des Entretiens Jacques Cartier.
« L’IA dans les collectivités, c’est encore de la science-fiction »
Pas vraiment. À Montréal, la Ville a notamment expérimenté des solutions mobilisant des drones et de l’intelligence artificielle pour observer l’activité réelle des chantiers, repérer certaines anomalies et mieux coordonner les interventions. « La multiplication des chantiers nuit à la mobilité, à l’expérience citoyenne et au dynamisme économique de Montréal. Nous avons donc lancé un appel à solutions pour inviter des start-up à proposer des projets intégrant notamment l’intelligence artificielle et les tester sur le terrain. Nous terminons actuellement leur évaluation pour voir ce qui pourrait être déployé à plus grande échelle », explique Maxime Thibault-Vézina, chef de division du Laboratoire d’innovation urbaine de Montréal (LIUM).
À Lyon, l’adaptation au changement climatique constitue un autre terrain d’expérimentation. Avec le projet IA·rbre, la Métropole mobilise 35 jeux de données, des algorithmes et l’intelligence artificielle pour mieux identifier où planter des arbres. Par exemple. « Ces indicateurs vont nous permettre de voir le territoire avec de nouvelles lunettes. On va comprendre, par exemple, que c’est sur les espaces privés qu’on aura le plus de capacité d’action, parce que c’est là qu’il y a le moins de réseaux en sous-sol », explique Patrick Vincent, directeur de projets au laboratoire d’innovation Erasme de la Métropole de Lyon.
« Pour utiliser l’IA, il suffit d’avoir beaucoup de données »
Pas tout à fait. Transports, bâtiments, espaces verts… Les données abondent, mais restent difficiles à exploiter ensemble. « Ce qui est fondamental, c’est la capacité à mobiliser des données municipales, mais aussi celles d’autres organisations, pour générer des outils d’aide à la décision en intelligence artificielle. Or, ces données sont souvent disséminées dans plusieurs services. Leur format, leur agrégation ou leur mise à jour peuvent rendre leur utilisation très difficile et créer une dépendance envers des entreprises externes », souligne François William Croteau, président-directeur général de l’Institut de la résilience et de l’innovation urbaine (IRIU) et professeur associé à l’UQAM. À Lyon, la Métropole travaille depuis plus d’une décennie à ouvrir et mutualiser ses données, notamment avec les 58 communes de son territoire. Une démarche qui prend tout son sens face à des enjeux comme l’adaptation aux canicules. « Pour les itinéraires fraîcheur, les communes ont chacune apporté leurs informations sur les refuges climatiques et les lieux frais, qui ont ensuite été mises en commun pour permettre de proposer des parcours adaptés aux fortes chaleurs », illustre Emmanuel Gastaud, responsable du service Données métropolitaines. La DatAgora prolonge cette dynamique : elle réunit chercheurs de l’Université de Lyon et agents de la Métropole pour imaginer de nouveaux usages des données. « Pour nous, chercheurs, cela permet de s’ancrer dans une recherche qui peut être utile aux territoires, plutôt que d’inventer une question depuis notre tour d’ivoire et de se rendre compte qu’on a répondu à une jolie question qui n’intéresse personne », explique Gilles Gesquière, professeur d’informatique à l’Université Lumière Lyon 2 et chercheur au laboratoire LIRIS.
« L’IA rend forcément les collectivités plus efficaces et autonomes »
Pas automatiquement. À Lyon, des expérimentations cherchent par exemple à automatiser la vérification de justificatifs administratifs pour libérer du temps aux travailleurs sociaux. Mais les bénéfices réels restent à démontrer. « Au début, il y a toujours cette promesse un peu magique que l’IA va résoudre beaucoup de choses. Or, quand ça fonctionne, c’est aussi parce qu’il y a une présence humaine pour vérifier la qualité des données, les biais ou les hallucinations, jusqu’au bout de la démarche », souligne Patrick Vincent. Sensibiliser, comprendre les enjeux, mais aussi les dangers est de la plus haute importance. Plus de 1 000 agents ont été formés, et les projets sont évalués pour mesurer leurs effets réels, dans le cadre d’une démarche globale et transversale sur l’IA.
Autre enjeu de taille : conserver la maîtrise de ces technologies. Car recourir à des outils développés par des entreprises extérieures peut aussi renforcer la dépendance des collectivités. Pour François William Croteau, la souveraineté numérique passe donc nécessairement par l’acquisition de compétences internes. « Il faut permettre aux agents de s’approprier les outils numériques et d’IA, pour qu’ils puissent ensuite développer leurs propres cas d’usage et innover. Sans cette expertise en interne, c’est là qu’on devient vulnérable et qu’on perd de cette souveraineté territoriale. »
D’autant que les risques dépassent la seule dépendance technologique : sécurité des données, coûts financiers, consommation énergétique ou encore perte de compétences sont autant de points de vigilance. Une préoccupation majeure pour David Parent, responsable du laboratoire d’innovation Erasme de la Métropole de Lyon, face à la vitesse à laquelle l’IA se diffuse dans les organisations. « Comment se sert-on de ce super pouvoir pour apporter de la valeur supplémentaire, tout en maîtrisant les risques ? On pourra aussi décider de ne pas mettre certaines solutions en place parce qu’elles présentent plus de risques ou d’effets négatifs que ce qu’elles apportent de valeur. » D’où, selon lui, la nécessité d’évaluer en permanence les effets de ces technologies, aussi bien sur les agents que sur la qualité des services rendus aux citoyens.
« La souveraineté numérique, c’est seulement une affaire de technologie »
Pas seulement. Elle est aussi linguistique et culturelle. À Montréal, l’utilisation croissante de l’IA pour rédiger, corriger ou traduire des textes soulève des inquiétudes sur la qualité et la diversité du français. Aurélie Arnaud, directrice du Bureau de la langue française de la Ville de Montréal, souligne notamment que les agents recourent à Copilot pour relire leurs courriels, alors que cet outil lui semble moins performant pour la correction que des logiciels linguistiques spécialisés. « On pose parfois directement la question en anglais en se disant : ce n’est pas grave, l’outil va traduire. Mais cette traduction est souvent générique et peut appauvrir la qualité culturelle de la langue », alerte-t-elle. D’où l’importance d’intégrer la préservation du français aux règles encadrant l’utilisation de l’IA, au même titre que la sécurité des données ou les enjeux éthiques.
N. B. : Les représentants de la Métropole de Lyon s’expriment ici en tant que professionnels. Leurs propos ne constituent pas une stratégie officiellement arrêtée par l’exécutif métropolitain.
À savoir :
« IA publique et collectivités locales : souveraineté numérique et francophonie »
Colloque organisé par la Ville de Montréal, la Métropole de Lyon et l’Institut de la résilience et de l’innovation urbaine
Le mercredi 11 novembre, à partir de 8 h 30
Programme et inscription