
L’intelligence artificielle rebat les cartes de la transformation numérique. Longtemps cantonnée à l’automatisation de processus simples, elle s’invite aujourd’hui dans les rouages plus complexes des organisations : prise de décision, pilotage stratégique, gestion des données. « Ce qui change, ce sont les zones d’application, souligne Benoît Aubert, professeur à HEC Montréal. On s’attaque désormais à des processus plus sophistiqués, là où il y avait auparavant peu de leviers technologiques. » C’est précisément l’objet du colloque « IA : à quelles transformations les organisations s’exposent-elles ? », organisé à Lyon le 6 octobre prochain dans le cadre des Entretiens Jacques Cartier. En réunissant des universitaires et des acteurs économiques de part et d’autre de l’Atlantique, il s’agit d’explorer les changements en cours et de mieux cerner les tensions qu’ils génèrent.
Parmi elles, la perte de contrôle sur les données internes est devenue un enjeu central. « Les employés partagent des données sur des plateformes d’IA sans en avoir pleinement conscience », pointe Benoit Loeillet, professeur et responsable du Département ODAI à l’emlyon business school. Mais ce n’est pas seulement une question de fuite ou de dispersion : la méconnaissance des données que possèdent les organisations constitue un problème en soi. « Chaque organisation est capable d’avoir un tour d’horizon d’un certain nombre de données qu’elle possède, sans pour autant être exhaustif, et beaucoup circulent sans être répertoriées », poursuit Benoit Loeillet. Comment valoriser ou protéger ce dont on n’a même pas conscience ? L’IA agit ici comme un révélateur : elle expose les angles morts d’une gouvernance de la donnée encore trop souvent improvisée. Pour Benoit Loeillet, le malaise est plus large : « Les entreprises s’imposent une pression folle pour aller vite, souvent sans avoir les bases culturelles ou stratégiques pour suivre. » La technologie avance, mais l’acculturation ne suit pas toujours. Une transformation qui oblige les organisations à repenser leurs fondations : quelles compétences préserver, quels processus internaliser, et jusqu’où confier leur destin aux plateformes extérieures ?
Les pièges d’un engouement précipité
« L’IA, d’accord… mais pour faire quoi ? » La question, posée par Benoit Loeillet, résume l’un des grands écueils actuels : se lancer sans cap précis. Nombre d’organisations adoptent l’IA sous pression — celle des concurrents, des discours ambiants, ou d’une forme d’injonction technologique. Mais trop souvent, les projets sont lancés sans diagnostic des processus, ou définition des objectifs, ni stratégie claire. Par ailleurs, le lien entre IA et performance reste flou : une étude du MIT évoque 95 % d’échecs des projets basés sur de l’IA générative menés dernièrement en entreprise. Certaines en font déjà les frais. La fintech suédoise Klarna, spécialisée dans le paiement en plusieurs fois, a gelé ses recrutements fin 2024 en pensant remplacer plusieurs centaines de postes par un modèle d’IA, avant de rétropédaler et d’annoncer, moins de six mois plus tard, embaucher à nouveau des travailleurs humains face à la baisse de qualité du service client liée aux limites des chatbots basés sur l’IA. « Il y a une forme de précipitation, parfois même d’improvisation », résume Benoit Loeillet. Le colloque vise à mieux cerner ces tensions : gouvernance incertaine, résistance interne, stratégie mal posée. L’IA peut agir comme un miroir grossissant des angles morts organisationnels.
L’humain dans la boucle… ou en dehors ?
À quel point faut-il déléguer à l’IA ? Dans les organisations, certaines tâches sont d’ores et déjà automatisées sans retour critique. « On parle souvent de garder l’humain dans la boucle, mais avec le temps, il risque de disparaître », note Benoît Aubert. La confiance s’installe, les garde-fous s’effacent. La question devient alors celle de la montée en compétence. « Ce que font par exemple les jeunes comptables en début de carrière peut aujourd’hui être automatisé. Mais si on leur retire ces cinq premières années, on casse le chemin vers l’expertise », alerte-t-il. Le risque ? Des organisations qui n’ont plus de juniors formés… et plus personne à rappeler quand les systèmes ne peuvent répondre à des situations imprévues. Benoit Loeillet fait le parallèle avec le plombier expérimenté, capable d’identifier un problème en écoutant simplement une vibration dans les tuyaux : « Ce type d’intuition, de savoir-faire incorporé, ne se transfère pas à un modèle. » À cela s’ajoute un problème d’échelle temporelle : les IA progressent vite, l’humain beaucoup moins. « Il y a un risque que des générations entières n’aient pas le temps de se requalifier », estime Benoît Aubert.
Ce que l’IA révèle des organisations
Loin des discours abstraits, le colloque « IA : à quelles transformations les organisations s’exposent-elles ? » propose d’ancrer les débats dans le réel. Aéroports de Montréal, Hospices Civils de Lyon, grande distribution (groupe Prosol)… la diversité des secteurs invités reflète une même ambition : croiser les vécus de terrain avec les grilles de lecture académiques. « L’idée est de mettre autour de la table des entreprises et des chercheurs pour identifier à la fois les défis, les opportunités, et les voies de collaboration », explique Benoît Aubert. Le débat transatlantique souligne aussi des divergences, notamment sur la régulation. « En Amérique du Nord, il y a une grande réticence à encadrer l’IA. Le Canada se retrouve un peu coincé entre une Europe très régulatrice et les États-Unis très permissifs », observe le professeur québécois.
Au fond, l’IA ne transforme pas seulement les organisations : elle les oblige à se regarder en face. À clarifier ce qu’elles font, ce qu’elles savent et ce qu’elles ignorent. Et à apprendre, collectivement, à ne pas se laisser dépasser par leurs propres outils. Une dynamique en phase avec le thème des EJC 2025 — « Résiliences et transformations » — tant il devient crucial, pour les organisations, de conjuguer innovation et pérennité.
À SAVOIR :
« IA : À quelles transformations les organisations s’exposent-elles ? »
Colloque présenté par HEC Montréal et emlyon business school
Lundi 6 octobre 2025, à 14h
Campus d’emlyon business school
184 Avenue Jean Jaurès, Lyon 7e
Informations et inscriptions
