Technologies de la mobilité : quels leviers pour les villes de demain ?

À l’heure où les collectivités territoriales élaborent des stratégies ambitieuses et inclusives de mobilité durable, les nouvelles technologies occupent une place croissante dans les débats. Mais sont-elles toujours des alliées ? Un colloque franco-québécois, organisé à Lyon le 8 octobre dans le cadre des Entretiens Jacques Cartier, réunira chercheurs, élus et professionnels pour interroger leur rôle réel : entre promesses, angles morts et enjeux de gouvernance partagée.

Par Marie Privé

EJC Publié le 05 septembre 2025 / Dernière mise à jour le 05 septembre 2025
Les nouvelles technologies de la mobilité, par exemple l’essor du paiement sans contact, peuvent créer des barrières d’accès pour les plus précaires.

Les technologies appliquées à la mobilité sont porteuses de promesses : information en temps réel, covoiturage, paiement par cartes sans contact, données ouvertes, logiciels de planification. Mais à quelles conditions ces outils servent-ils réellement les politiques publiques ?  « La technologie n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle est un miroir des décisions politiques, elle doit refléter, concrétiser, opérationnaliser ces choix, toujours en répondant aux besoins des citoyens », rapporte Mathieu Séguin, conseiller principal à l’Agence de mobilité durable de Montréal et co-organisateur du colloque Les nouvelles technologies en mobilité : Freins ou accélérateurs des stratégies de mobilité et d’accessibilité municipales ? Par exemple, le déploiement d’applications mobiles pour accéder aux horaires ou acheter un titre de transport peut sembler anodin – jusqu’à ce qu’on mesure l’impact sur les personnes non connectées, peu à l’aise avec le numérique ou vivant en zone blanche. De même, l’essor du paiement sans contact peut créer une barrière d’accès pour les publics précaires ou non bancarisés. « Une technologie peut renforcer une inégalité existante comme elle peut être un levier d’équité, tout dépend comment elle est pensée », souligne Mathieu Séguin.

Les outils de planification ou d’analyse de données constituent eux aussi une promesse ambivalente. Lorsqu’ils sont bien utilisés, ils permettent une compréhension fine des besoins, une meilleure allocation des ressources, une identification des zones mal desservies. Mais ces outils restent souvent concentrés entre les mains des grandes villes, dotées de moyens suffisants pour les exploiter. « On observe une fracture numérique territoriale, avec des municipalités petites ou moyennes qui n’ont ni les équipes ni les budgets pour en tirer parti », relève Anouk Exertier, responsable du service de Développement des Services de Mobilité à la métropole de Lyon, également co-organisatrice. 

Un écosystème fragmenté, un besoin de coordination

Derrière l’essor des outils technologiques en mobilité se cache un paysage institutionnel et technique morcelé. « Il y a une pluralité d’acteurs qui travaillent dans une logique de silos, chacun avec ses outils, ses bases de données, ses objectifs propres », explique Anouk Exertier. Résultat : une grande complexité dans la gouvernance et un risque de fragmentation des services pour les usagers. Les collectivités doivent composer avec une multiplicité de partenaires – entreprises privées, opérateurs publics, services parapublics – aux logiques parfois divergentes. « C’est très bien que des outils technologiques se développent, mais ce n’est pas parce qu’ils existent qu’ils sont automatiquement utiles, souligne-t-elle. Il faut du lien, de la coordination, des politiques publiques claires. » Cette fragmentation rend difficile l’interopérabilité entre les systèmes. « Aujourd’hui, on a du mal à connecter entre elles toutes ces briques techniques. Ce n’est pas normal que chaque projet doive repartir de zéro avec des bases de données incompatibles », déplore-t-elle. 

Mathieu Séguin insiste lui aussi sur la nécessité d’un cadre structurant. « L’État ou les autorités locales doivent jouer un rôle de chef d’orchestre. Pas forcément tout faire eux-mêmes, mais créer des conditions pour que les outils soient pensés dans une logique d’écosystème et d’intérêt général. » Il évoque par exemple le besoin de normes techniques communes, d’infrastructures partagées et de gouvernance ouverte, sans quoi la technologie peut devenir « une couche supplémentaire de complexité ».

Accessibilité et inclusion : une vigilance constante

Qu’il s’agisse de capteurs intelligents, d’applications mobiles ou de titres de transport dématérialisés, les technologies liées à la mobilité modifient en profondeur les modalités d’accès aux services. Mais ces innovations, si elles ne sont pas pensées de manière inclusive, risquent d’accentuer les inégalités. « La vraie question, ce n’est pas la technologie, c’est à qui elle profite », insiste Anouk Exertier. L’exemple de la numérisation des titres de transport est parlant : billets accessibles uniquement via smartphone, validation sans contact, recharges en ligne… Pour une personne âgée peu familière avec le numérique, un usager non équipé ou une personne non francophone, ces dispositifs peuvent se transformer en obstacle. « On croit souvent bien faire en digitalisant tout, mais on oublie qu’une partie de la population reste à l’écart », alerte Mathieu Séguin.

Autre écueil : des applications mal conçues ou peu accessibles aux personnes en situation de handicap visuel ou cognitif. Même constat pour les données de mobilité, qui restent souvent centrées sur la voiture ou les transports en commun, au détriment des déplacements à pied, à vélo ou en fauteuil roulant. Pour éviter cet effet d’exclusion, les collectivités ont un rôle crucial à jouer, depuis le choix des outils jusqu’à leur mise en œuvre concrète. « Il est essentiel d’impliquer les usagers dans la conception, l’évaluation et l’adaptation des dispositifs technologiques », souligne Anouk Exertier. Une démarche d’inclusion qui nécessite des moyens, mais surtout une volonté politique de remettre l’humain au centre.

AURA – Québec : regards croisés pour une mobilité plus juste

Des contextes différents, mais des préoccupations communes : des deux côtés de l’Atlantique, les collectivités cherchent à concilier innovation technologique et équité dans les politiques de mobilité. Au Québec, la proximité entre le monde académique et les municipalités favorise une culture du test, de l’expérimentation, et une grande souplesse dans la mise en œuvre. En France, la réflexion porte davantage sur l’équilibre territorial et la répartition des services entre centre et périphérie. « Les approches varient, mais les objectifs se rejoignent : penser des mobilités durables, accessibles, centrées sur les besoins des citoyens », résume Mathieu Séguin. 

Dans ce contexte, les échanges transatlantiques offrent une source précieuse d’inspiration et de coopération.

À SAVOIR :

« Les nouvelles technologies en mobilité : Freins ou accélérateurs des stratégies de mobilité et d’accessibilité municipales ? »

Colloque organisé par la Métropole de Lyon et l’Agence de mobilité durable de Montréal

Mardi 8 octobre, à partir de 9h
Salon Louis Pradel de l’Hôtel de la métropole de Lyon
20 rue du Lac, Lyon
Informations et inscriptions