Colloque en lumière – Mobilité des femmes : une ville vraiment pensée pour toutes et tous ?

Plus fragmentées, plus contraintes et davantage marquées par les enjeux de sécurité, les mobilités des femmes révèlent les angles morts de transports encore trop souvent pensés comme neutres. C’est tout l’enjeu du colloque organisé à Montréal le 9 novembre dans le cadre des Entretiens Jacques Cartier, qui croisera les expériences de Lyon et de Montréal pour imaginer des mobilités plus inclusives.
EJC Publié le 28 septembre 2026 / Dernière mise à jour le 28 septembre 2026
Le colloque organisé le 9 novembre vise à mieux comprendre les réalités des mobilités des femmes et à imaginer des solutions plus inclusives. (photo : Vasilii Binzari – iStock)

Déposer un enfant à l’école, rejoindre son travail, passer à la pharmacie, faire quelques courses, puis récupérer l’enfant en fin de journée… Pour beaucoup de femmes, les déplacements quotidiens ressemblent moins à un simple aller-retour domicile-travail qu’à une succession d’étapes à faire tenir dans un emploi du temps serré. À Lyon, Anouk Exertier, responsable du service Développement des Services de Mobilité à la Métropole, constate ainsi que « les femmes effectuent davantage de trajets courts et successifs, notamment pour accompagner les enfants ou faire les courses, tandis que les hommes parcourent généralement de plus longues distances, avec des trajets plus directs.[1] » C’est précisément ce quotidien composé de multiples étapes, et les contraintes qu’il fait peser sur la mobilité des femmes, que viendra interroger le colloque « Mobilités des femmes : concevoir et exploiter des transports en commun, des services et des espaces sûrs et accessibles pour toutes ». Le dialogue entre Lyon et Montréal doit permettre de mieux comprendre ces réalités et d’imaginer des mobilités plus inclusives. 

Ces mobilités plus fragmentées s’expliquent notamment par le poids du care, ces tâches consacrées aux enfants mais aussi aux proches âgés, malades ou dépendants, encore majoritairement assumées par les femmes. Sophie Paquin, urbaniste et professeure à l’Université du Québec à Montréal, étudie précisément la manière dont ces rôles sociaux façonnent leurs pratiques dans la ville. Chaque correspondance, retard ou détour vient alors grignoter un temps déjà contraint. « On fait deux correspondances en transport en commun qu’on doit conjuguer dans le temps. Puis là, après, on a encore à marcher. Ça reste très compliqué », illustre-t-elle.

Ces contraintes se doublent d’inégalités économiques, qui réduisent encore les possibilités de choix : Sophie Paquin rappelle que les femmes disposent en moyenne de moins de ressources financières, ce qui peut peser sur l’accès à une voiture ou le choix du lieu de résidence. Dans ce contexte, la voiture peut apparaître comme la solution la plus pratique pour enchaîner les destinations, transporter des courses ou de jeunes enfants et conserver davantage de flexibilité. Dans le cadre de sa recherche, plusieurs femmes interrogées par Sophie Paquin lui ont ainsi confié que l’automobile leur simplifiait la vie, non sans une certaine culpabilité face à son impact environnemental. D’où l’enjeu d’alternatives adaptées à ces usages : Anouk Exertier cite notamment des infrastructures cyclables suffisamment sécurisées pour circuler avec de jeunes enfants ou utiliser un vélo cargo, mais aussi une meilleure intermodalité, afin que passer du bus au train avec une poussette ou des courses ne se transforme pas en parcours d’obstacles.

Derrière l’usager « neutre », des expériences très différentes

Un tunnel mal éclairé, un recoin peu visible, un arrêt de bus isolé ou un escalier à franchir avec une poussette : un même aménagement ne présente pas les mêmes contraintes pour tout le monde. Anouk Exertier cite une expérience menée à l’aide de lunettes d’eye tracking[2] : « Les hommes regardent droit devant eux, alors que les femmes regardent un peu partout autour, sur les côtés », par crainte d’une agression ou simplement d’être importunées. Une vigilance qui transforme la manière d’appréhender l’espace public.

C’est là que la supposée neutralité des transports et de l’aménagement atteint ses limites. « Les données peuvent paraître objectives, mais leur matérialisation n’est pas neutre du tout », souligne Sophie Paquin. Derrière le souhait de planifier pour « tout le monde », encore faut-il savoir quel usager sert de référence. « C’est qui tout le monde ? », interroge l’urbaniste, rappelant que « les aménagements ont longtemps été pensés à partir d’un profil très éloigné de la diversité réelle des usages ». La question de la sécurité en est une illustration particulièrement forte. « Les femmes mettent en place des stratégies, conscientes ou non, pour se mettre en sécurité », explique Anouk Exertier : observer leur environnement, changer de direction, de rame ou de place dans le bus si elles perçoivent un danger. Sophie Paquin retrouve les mêmes mécanismes dans ses recherches : « le soir, elles privilégient la voiture lorsqu’elles en ont une, ou sinon elles rentrent plus tôt ou se font accompagner. » Pour rendre visibles ces expériences, les données différenciées selon le sexe doivent donc être complétées par des entretiens, des enquêtes auprès des personnes concernées ou encore des marches exploratoires : « les statistiques officielles, souligne Sophie Paquin, ne rendent compte que d’une fraction des situations de harcèlement ou d’insécurité réellement vécues. »

Mieux concevoir pour mieux inclure

À Lyon, plusieurs leviers sont déjà mobilisés par les collectivités et les opérateurs du territoire (SYTRAL Mobilités, LPA Mobilités) : amélioration de l’éclairage et de l’information voyageurs, marches exploratoires, descente à la demande des bus le soir ou dispositif Angela, qui permet de trouver refuge dans des lieux partenaires. Pour Anouk Exertier, « l’enjeu est surtout de travailler sur l’ensemble du trajet de bout en bout : sécuriser un arrêt ne suffit pas si les rues alentour restent mal éclairées ou difficiles d’accès. »

Cela suppose aussi de mieux faire travailler ensemble transporteurs, ingénieurs, urbanistes et collectivités. Des acteurs encore « assez en silo, observe Sophie Paquin, alors même que l’usager, lui, traverse ces différentes compétences au cours d’un seul trajet. » Le colloque doit justement permettre de confronter les pratiques lyonnaises et montréalaises, mais aussi de les éprouver avec Les Coulisses du quotidien, un « jeu sérieux » conçu à partir des recherches de Sophie Paquin. Les participants doivent y accomplir une journée inspirée de celles de femmes interrogées… sans toujours parvenir au bout de leurs tâches et déplacements.

Car mieux répondre aux besoins des femmes dépasse largement la seule question du genre : « Quand c’est sécuritaire pour les femmes, c’est sécuritaire pour tout le monde », résume Sophie Paquin. Et derrière des mobilités plus simples et plus accessibles se dessine aussi une ambition plus large : rendre les tâches de care plus faciles à assumer, afin qu’elles puissent, demain, être mieux partagées.


[1] Observatoire partenarial des déplacements, Des déplacements genrés dans la Métropole de Lyon, étude multi-partenariale d’observatoire, décembre 2021.

[2] Technique permettant de suivre et d’enregistrer les mouvements du regard d’une personne


À savoir :
« Mobilités des femmes : concevoir et exploiter des transports en commun, des services et des espaces sûrs et accessibles pour toutes »
Colloque présenté par l’Université du Québec à Montréal et la Métropole de Lyon.
Lundi 9 novembre, à partir de 8 h 30, à l’Université du Québec à Montréal
Programme et inscription

Anouk Exertier et Sophie Paquin, co-organisatrices du colloque.