Vers une alimentation plus saine et durable : croiser les regards, construire des solutions

Comment concilier santé publique, transition écologique, justice sociale et respect du plaisir et des cultures alimentaires ? C’est la question au cœur du symposium qui se tiendra le 7 octobre à Lyon dans le cadre des Entretiens Jacques Cartier 2025, consacré à deux thématiques phares : les aliments ultra-transformés (AUT) et les produits laitiers. Cette rencontre transatlantique réunira des chercheurs en nutrition, sciences sociales, agronomie, géographie et santé publique, mais aussi des industriels et des représentants institutionnels, pour penser ensemble l’alimentation de demain.

Par Marie Privé

EJC Publié le 11 septembre 2025 / Dernière mise à jour le 11 septembre 2025
Une alimentation plus saine et durable ne pourra advenir qu’en tissant des passerelles entre les recommandations scientifiques et les réalités du quotidien, selon Benoît Lamarche (photo : pixabay/svetjekolem)

Changer notre manière de manger est devenu une nécessité. Hausse des maladies chroniques, progression de l’obésité, dégradation des écosystèmes… la transition alimentaire s’impose à la croisée des enjeux de santé publique et de durabilité environnementale. Or, si l’urgence est là, les chemins à emprunter restent complexes. « L’alimentation est au carrefour de dimensions biologiques, culturelles, sociales et économiques : on ne peut pas prescrire des comportements alimentaires comme on appliquerait une norme sanitaire ou environnementale », souligne Benoît Lamarche, coorganisateur du colloque, directeur scientifique du Centre NUTRISS et professeur à l’École de nutrition de l’Université Laval à Québec.

L’un des risques majeurs : réduire les messages à des injonctions binaires — bon/mauvais, sain/toxique, durable/polluant — qui négligent la diversité des parcours, des contextes, des besoins et des habitudes. « Le discours nutritionnel peut être perçu comme moralisateur ou stigmatisant, surtout lorsqu’il ne prend pas en compte les réalités vécues des gens, leur temps, leur budget, leur histoire alimentaire », rapporte de son côté Marie-Caroline Michalski, coorganisatrice et directrice de recherche à l’INRAE (laboratoire CarMeN à Lyon). Ce sont justement ces débats que le colloque du 7 octobre à Lyon propose de traiter. Loin de plaider pour un modèle unique, les intervenants appellent à croiser les disciplines, les expertises et les points de vue pour construire une transition alimentaire à la fois saine, durable et réaliste.

Santé, environnement, culture : ne plus opposer les leviers

Réduire la consommation de viande, éviter les produits ultra-transformés, privilégier le local et augmenter le végétal : sur le papier, les recommandations nutritionnelles rejoignent de plus en plus souvent les préoccupations écologiques. « Santé publique et durabilité environnementale peuvent aller de pair », encourage Marie-Caroline Michalski. Encore faut-il éviter certains raccourcis. Car ces injonctions ne prennent pas toujours en compte la dimension culturelle et sociale de l’alimentation. « Vouloir transformer les régimes sans y prêter attention peut générer rejet, culpabilité ou inégalités accrues. On ne change pas les assiettes sans tenir compte des cultures qui les fondent », insiste la chercheuse. 

C’est pourquoi il devient essentiel de développer des approches sensibles aux contextes culturels, sociaux et économiques. « Il ne suffit pas de savoir ce qu’il faudrait manger, encore faut-il que cela soit compatible avec la vie des gens, leurs habitudes, leurs moyens, leur environnement », rappelle Benoît Lamarche. En d’autres termes, une alimentation plus saine et durable ne pourra advenir qu’en tissant des passerelles entre les recommandations scientifiques et les réalités du quotidien.

Mieux manger, oui  mais pour qui et comment ?

Dans les discours sur la transition alimentaire, les inégalités sociales sont souvent reléguées au second plan. Or, dans les faits, le « mieux manger » reste un privilège, conditionné par le revenu, l’environnement, la charge mentale ou encore le temps disponible. L’exemple de la diabolisation du lait de vache est intéressant. « Les produits laitiers sont très variés, en termes de nature (laits liquides, yaourts, fromages ; crèmes et beurres, ultrafrais laitiers…), de procédés de fabrication, de filières de production incluant le mode d’élevage (races et alimentation des vaches en particulier), explique Marie-Caroline Michalski. Régulièrement montrés du doigt pour des idées reçues sur des effets santé ou leur impact environnemental, il ne faut pas tomber dans cet écueil, car les produits laitiers sont nutritifs, abordables pour la plupart et largement ancrés dans les habitudes. De plus, leur impact environnemental peut s’avérer très hétérogène si on considère les rejets de gaz à effet de serre, l’entretien des espaces, le maintien de la biodiversité et le maillage territorial des zones rurales. Si l’on envoie le message qu’ils sont à bannir, on risque de perdre une partie de la population sur la question du mieux manger. » Au-delà de ces débats, des recherches s’attachent à promouvoir des filières laitières de qualité, respectueuses de l’environnement et du bien-être animal, animal, notamment à l’INRAE et dans le réseau de chercheurs franco-québécois. 

Autre écueil : l’idéalisation du « tout fait maison », érigé en modèle absolu. « Cuisiner demande du temps, des compétences, de l’énergie – dans un monde où les rythmes sont déjà effrénés, cette charge retombe encore bien souvent sur les femmes », déplore Benoît Lamarche. Loin de rejeter les qualités du fait maison qui sont à promouvoir et à accompagner sans aucun doute, il souhaiterait en parallèle observer une amélioration des produits transformés existants, afin de proposer des alternatives saines et adaptées aux contraintes du quotidien. C’est l’un des fils rouges du colloque : penser une transition alimentaire qui n’exclut personne. Face aux inégalités d’accès et aux contraintes du quotidien, agir sur l’offre devient un levier prioritaire. Cela passe par une restauration collective exemplaire, des produits commerciaux mieux formulés, mais aussi par des initiatives locales qui rendent les bons choix possibles, y compris pour les publics les plus vulnérables. 

Croiser les regards pour mieux agir

Face à la complexité des enjeux, l’un des apports essentiels du colloque du 7 octobre est de favoriser la rencontre entre différents mondes : experts en nutrition, chercheurs en sciences sociales, acteurs de terrain et décideurs publics. Son originalité réside aussi dans une approche pluridisciplinaire et tournée vers l’innovation : valorisation des avancées en production et transformation alimentaire, articulation entre agronomie, nutrition, santé, politiques publiques et sciences sociales, mais aussi analyse des comportements et des contextes socioculturels pour identifier de nouveaux leviers vers une alimentation plus durable. L’ambition est claire : faire émerger des stratégies à la fois concrètes, acceptables et équitables. Cela suppose d’articuler les connaissances scientifiques avec les expériences du terrain, les attentes des citoyens et les possibilités d’action des institutions. « Il ne suffit pas de convaincre, il faut aussi rendre possible », résume Benoît Lamarche. 

Dans cette perspective, le dialogue entre l’Auvergne-Rhône-Alpes et le Québec apporte une richesse particulière. Les deux territoires partagent des préoccupations communes – inégalités de santé, enjeux environnementaux, évolutions culturelles – mais développent parfois des approches différentes. Échanger outils, expérimentations et cadres d’action permet d’enrichir les réponses possibles et d’imaginer ensemble des modèles alimentaires plus résilients et plus justes. 

Sur le territoire de la métropole de Lyon, ces enjeux majeurs sont au cœur du projet d’Institut thématique « Alimentation, gastronomie, nutrition, santé, société » de l’Université de Lyon. Ce futur institut se fonde sur les expertises de pointe des universités Lumière Lyon 2 et Claude Bernard Lyon 1, des Hospices Civils de Lyon, de l’INRAE, de VetAgro Sup et de l’Institut Lyfe. Le lancement prévu à l’automne 2025 donnera un nouveau cadre pour poursuivre le dialogue et les collaborations entre l’Auvergne-Rhône-Alpes et le Québec.

À SAVOIR :

Symposium « Alimentation saine et durable : nouveaux enjeux et stratégies nutritionnelles et culturelles »

Mardi 7 octobre, à partir de 10h
Laboratoire CarMeN – Bâtiment CENS-ELI 2D
Centre hospitalier Lyon sud, secteur 2
165 chemin du Grand Revoyet, Pierre-Bénite (à proximité directe du terminus de la ligne B du métro)

Informations et inscriptions

Marie-Caroline Michalski et Benoît Lamarche, coorganisateurs du symposium.