« One Health Summit » : de Lyon à Montréal, au cœur d’une nouvelle approche de la santé en ville

Organisé à Lyon du 5 au 7 avril, le Sommet international « One Health » met à l’agenda une vision globale de la santé, à la croisée des enjeux humains, animaux et environnementaux. De Lyon à Montréal, cette vision prend déjà forme dans les villes, à travers des initiatives concrètes.

Par Marie Privé

Actualite Publié le 07 avril 2026 / Dernière mise à jour le 07 avril 2026
C’est dans le cadre des Entretiens Jacques Cartier que la collaboration entre Guillaume Fauvel et Evelyne de Leeuw a pris forme.

Pendant longtemps, la santé a été pensée comme une affaire strictement humaine. Prévenir les maladies, soigner les individus, organiser les systèmes de soins : autant d’approches centrées sur l’espèce humaine, souvent envisagée comme extérieure, voire supérieure, à son environnement. Le concept d’Une seule santé (ou « One Health ») vient bousculer cette vision. Formalisé au niveau international, il repose sur une idée désormais bien établie : les santés humaine, animale et environnementale sont étroitement liées. Mais pour Evelyne de Leeuw, professeure à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire d’excellence en recherche du Canada en Une seule santé urbaine, cette définition est encore trop restrictive : « One Health, c’est simplement la vie et la qualité de vie de tous et de tout », résume-t-elle.

Derrière cette formulation se cache un véritable changement de paradigme. Il ne s’agit plus seulement d’anticiper les risques sanitaires, mais de sortir d’une vision anthropocentrée pour considérer les humains comme une composante d’un système vivant bien plus vaste. « Nous ne sommes pas au centre, nous faisons partie de l’écosystème », explique Guillaume Fauvel, directeur de la santé à la Ville de Lyon.

À rebours d’une lecture centrée sur les crises, qu’il s’agisse de zoonoses, de pandémies ou de résistances aux antibiotiques, tous deux défendent une approche positive : non pas répondre aux menaces, mais transformer les environnements dans lesquels nous vivons pour les rendre résilients et durables. Une ambition qui se traduit déjà par des actions concrètes sur le terrain.

La ville, laboratoire d’Une seule santé

C’est dans les villes que cette approche s’incarne pleinement. Non pas parce qu’elles concentrent tous les problèmes, mais parce qu’elles offrent un terrain d’action immédiat, au plus près des habitants. « One Health se joue dans la rue, dans les parcs », insiste Evelyne de Leeuw. C’est là que se tissent, au quotidien, les interactions entre les humains, les animaux et leur environnement, et que les politiques publiques prennent corps. À cette échelle, les décisions sont concrètes et visibles. « Les parlements ne ramassent pas les ordures, ce sont les villes qui le font », poursuit-elle. Autrement dit, ce sont les collectivités locales qui disposent des leviers les plus directs pour agir sur les déterminants de santé.

À Lyon, cette approche se traduit par des actions très concrètes. La végétalisation des écoles, par exemple, permet de lutter contre les îlots de chaleur tout en favorisant le contact avec le vivant. « On considère les territoires comme des écosystèmes, explique Guillaume Fauvel. L’enjeu est de renforcer les effets positifs et de limiter les impacts négatifs. » C’est ici que se révèle toute la complexité de l’approche : « Il y a toujours des effets positifs, mais aussi des risques, reconnaît-il. Certaines espèces peuvent proliférer, des équilibres peuvent se modifier… D’où la nécessité d’anticiper ces effets, de les arbitrer et de travailler avec tous les acteurs concernés dès le départ. » 

À Montréal, des initiatives locales illustrent cette même logique. Les « ruelles vertes », ces arrière-cours transformées en espaces végétalisés par les habitants, en sont un exemple emblématique. « Elles sont devenues de véritables poumons pour la ville, décrit Evelyne de Leeuw. Ces espaces contribuent à rafraîchir les quartiers, à renforcer la biodiversité et à recréer du lien social. Elles sont même devenues de véritables attractions touristiques. »

À une autre échelle, micro-forêts et corridors écologiques participent à reconnecter les milieux naturels. « Parfois, quelques arbres suffisent à soutenir un corridor écologique. » Une logique d’« acupuncture urbaine », faite d’interventions ciblées, capables de produire des effets bien plus larges. Certaines démarches associent également les citoyens, comme les programmes de science participative menés par l’Insectarium de Montréal. « En croisant ces observations avec des données scientifiques, on obtient une image fine de la santé des écosystèmes », explique la chercheuse. Dans ces deux villes, le One Health ne se décrète pas : il se construit progressivement. « On avance étape par étape, insiste Guillaume Fauvel. Le défi, c’est d’embarquer les acteurs : décideurs, techniciens, citoyens… tous doivent être associés à cette démarche. » 

Décloisonner pour mieux agir

C’est dans le cadre des Entretiens Jacques Cartier que la collaboration entre Lyon et Montréal a pris forme. Depuis trois ans, chercheurs, acteurs publics et professionnels de santé y croisent leurs regards autour de l’approche One Health. « On réunit des profils très différents, qui réalisent qu’ils font face aux mêmes enjeux », souligne Evelyne de Leeuw. Pour Guillaume Fauvel, l’enjeu est clair : « mettre autour de la même table experts de domaines différents, décideurs et citoyens ». Leur démarche repose sur le partage d’expériences et l’apprentissage mutuel. « Nous apprenons les uns des autres », insiste-t-il, rappelant que de nombreuses initiatives inspirantes existent aussi dans les pays du Sud, sans toujours être identifiées comme relevant d’Une seule santé.  

Dans cette dynamique, les deux partenaires ont proposé un nouveau colloque pour les prochains Entretiens Jacques Cartier, actuellement en cours d’évaluation, afin de poursuivre ces échanges à partir de cas concrets.

Un sommet international pour changer d’échelle

Dans ce contexte, le Sommet international One Health, organisé à Lyon du 5 au 7 avril, apparaît comme un moment charnière. Réunissant chefs d’État, institutions internationales, chercheurs et acteurs économiques, l’événement marque une étape importante dans la reconnaissance de cette approche à l’échelle globale. Pour Evelyne de Leeuw comme pour Guillaume Fauvel, ce type de rendez-vous joue un rôle essentiel. « Il y a une vraie portée politique et symbolique, souligne la chercheuse. Mais ce qui est tout aussi important, ce sont les dynamiques que cela permet de faire émerger. »

Au-delà des prises de parole officielles, le sommet s’accompagne d’une série d’événements et de rencontres qui en prolongent les effets. Parmi eux, une réunion rassemblant une cinquantaine de maires du monde entier, consacrée au rôle des villes dans le déploiement du One Health. « Ce type de rencontre permet de connecter des acteurs qui, autrement, ne se parleraient pas forcément », explique Guillaume Fauvel. Dans ces espaces de dialogue, l’enjeu n’est pas de produire des modèles standardisés, mais de partager des expériences et des manières de faire. « Les acteurs locaux n’ont pas besoin de solutions toutes faites, insiste Evelyne de Leeuw. Ce qu’ils cherchent, ce sont des exemples, des idées, des façons d’adapter ces approches à leur propre contexte. »

Tous deux seront d’ailleurs directement impliqués dans ces échanges. Evelyne de Leeuw participera à plusieurs tables rondes, notamment aux côtés d’acteurs de la société civile, tandis que Guillaume Fauvel contribuera à l’organisation des rencontres entre villes. Pour eux, l’intérêt du sommet réside aussi dans sa capacité à créer des continuités : prolonger les échanges, structurer des réseaux et accompagner, dans la durée, la montée en puissance de ces initiatives.

Si l’approche Une seule santé gagne aujourd’hui en visibilité, sa mise en œuvre à grande échelle reste un défi. Changer de paradigme ne se décrète pas : il suppose de transformer en profondeur les manières de penser, d’agir et de décider, dans des systèmes encore largement structurés en silos. « One Health n’est pas une option, rappelle Evelyne de Leeuw. C’est une nécessité. » Face aux crises sanitaires, climatiques et écologiques, l’enjeu est désormais d’en amplifier la portée, en reliant ces initiatives entre elles et en les inscrivant dans des dynamiques plus cohérentes. 

Dans le cadre du colloque organisé par l’Université de Montréal et la Ville de Lyon lors des derniers EJC, une conférence déambulatoire s’est tenue au Parc de la Tête d’Or, à Lyon.