
Une canalisation, un réservoir d’eau potable, une espèce invasive, un épisode de pollution de l’air… À l’échelle locale, les élus sont régulièrement confrontés à des problèmes très concrets, parfois techniques, sur lesquels ils doivent décider vite. Où chercher l’information ? Sur Internet ? Auprès d’un bureau d’études, d’un ingénieur ou d’un fournisseur de solutions ? Et s’ils pouvaient se tourner vers la science ? C’est tout l’enjeu du colloque « Vers une souveraineté scientifique des municipalités et des collectivités locales : expériences France-Québec », organisé dans le cadre de l’édition 2026 des Entretiens Jacques Cartier. Derrière cette expression se cache une question très pragmatique : comment permettre aux collectivités, même les plus petites, de mobiliser la science pour éclairer leurs décisions ?
Que signifie vraiment la « souveraineté scientifique » d’un territoire ?
Il ne s’agit pas de transformer chaque commune en laboratoire de recherche. « Le terme de souveraineté peut être un peu trompeur », prévient Magali Talandier, professeure en urbanisme et aménagement du territoire à l’Université Grenoble Alpes. Pour elle, l’enjeu est plutôt de donner aux collectivités les moyens « d’accéder à la production de connaissances, aux données, à la recherche, en créant davantage de passerelles entre le monde scientifique et les territoires. »
L’accès reste très inégal : les grandes métropoles, souvent proches d’universités, disposent plus facilement de ressources scientifiques. Pourtant, les petites et moyennes collectivités doivent composer au quotidien avec des enjeux d’eau, de biodiversité, de santé ou encore d’adaptation au changement climatique. « Elles vivent les problèmes au quotidien, souligne Simon Barnabé, conseiller scientifique en chef de Victoriaville, le premier nommé au Québec. Ces communes plus petites ont besoin d’accéder à une information fiable pour prendre des décisions plus avisées. » Magali Talandier parle d’une question d’équité : « Permettre à une petite ville ou à une commune rurale d’accéder, elle aussi, aux connaissances dont bénéficient plus facilement les grandes agglomérations. »
Cela suppose aussi de repenser le sens de la relation entre science et société. « Trop souvent, résume Nicholas Fecteau, coordonnateur de la Table des conseillers scientifiques en chef municipaux du Québec, la science arrive dans un territoire, récolte des données… sans que celles-ci ne reviennent ensuite forcément aux acteurs locaux sous une forme directement utilisable. » L’idée serait donc d’inverser davantage la logique : partir des besoins des collectivités, puis mobiliser la science pour y répondre.
En quoi la science peut-elle changer concrètement une décision locale ?
À Victoriaville, Simon Barnabé cite l’exemple de l’accumulation de sédiments dans un réservoir d’eau potable, un enjeu qui a nécessité des travaux de dragage représentant un investissement important pour la municipalité. « Cette situation illustre l’importance de mobiliser les connaissances scientifiques tout au long du processus décisionnel afin de mieux comprendre les problématiques et d’identifier les solutions les plus efficaces », explique-t-il. Il souligne également qu’il mobilise des experts scientifiques pour analyser la situation et maximiser les retombées des interventions réalisées, transformant ainsi un défi coûteux en occasion d’apprentissage et d’innovation.
À Grenoble, la science a joué un autre rôle : aider à hiérarchiser les priorités. Des travaux sur les conséquences sanitaires de la pollution de l’air ont mis en évidence le nombre de décès, de maladies et de cas d’asthme infantile associés à la mauvaise qualité de l’air. « C’est face à des résultats concrets scientifiques que l’urgence et l’importance de mettre ce problème tout en haut de l’agenda politique s’est faite », explique Magali Talandier. Ces résultats ont notamment nourri la politique locale de soutien au remplacement des systèmes de chauffage.
Que change la présence d’un conseiller scientifique ?
Consulter ponctuellement une étude ou un chercheur est une chose, disposer d’une porte d’entrée permanente vers le monde scientifique en est une autre. C’est le rôle des conseillers scientifiques municipaux qui se développent au Québec. Ils n’ont pas réponse à tout, mais savent vers qui orienter la collectivité lorsque la question dépasse leur propre champ d’expertise. Nicholas Fecteau parle ainsi de « courtier des connaissances : un relais capable de mettre les municipalités en lien avec les chercheurs et les ressources universitaires dont elles ont besoin. » Le modèle s’est rapidement développé : 18 organisations municipales disposent désormais de scientifiques en chef ou de conseillers scientifiques, également mis en réseau pour partager leurs expériences et mutualiser certains projets.
En France, le lien prend aujourd’hui d’autres formes. Magali Talandier préside par exemple un comité scientifique auprès de la métropole de Grenoble, dont les membres peuvent eux aussi jouer un rôle de « passeurs » vers leur communauté scientifique. Mais le statut officiel de conseiller scientifique municipal, tel qu’il se développe au Québec, n’existe pas encore. Une approche qu’elle juge « vraiment très intéressante » et dont elle aimerait explorer les conditions de transposition en France, notamment les verrous qu’il faudrait lever pour la rendre possible.
Comment conseiller sans décider à la place des élus ?
Reste une question centrale : jusqu’où aller ? Simon Barnabé insiste sur la nécessité de rester « le plus neutre possible » et de « donner des avis désintéressés ». Magali Talandier souligne de son côté que son comité s’interroge régulièrement sur sa propre légitimité et sur les limites de sa posture de conseil.
Autant de questions que le colloque entend justement mettre en discussion. « Faire du conseil scientifique est pratiquement un art, étant donné qu’on est encore à établir des balises », résume Nicholas Fecteau. Plutôt que de chercher un modèle unique, la journée croisera les expériences françaises et québécoises, les disciplines et les échelles de collectivités pour identifier ce qui fonctionne sur le terrain, mais aussi les limites et les conditions de ces collaborations.
À savoir :
« Vers une souveraineté scientifique des municipalités et des collectivités locales : expériences France-Québec »
Colloque proposé par l’Université du Québec à Trois-Rivières et l’Université Grenoble Alpes.
Mardi 10 novembre, à partir de 8h30
Pavillon du Mont Arthabaska, Victoriaville
Programme et inscriptions