
Parfois, créer de la valeur en santé commence par… réparer une baignoire. À la maternité du CHU de Québec, plusieurs patientes ont signalé, dans des questionnaires d’expérience patient, que les bains utilisés pour soulager la douleur pendant l’accouchement ne fonctionnaient pas. Le problème durait en réalité depuis plusieurs mois. Les retours d’expérience patient étaient bien recueillis, mais ils n’étaient pas systématiquement transmis et exploités par les gestionnaires. Lorsque ces commentaires ont réellement été pris en compte, les bains ont été réparés en une semaine. Aujourd’hui, le dispositif est automatisé : les questionnaires sont envoyés après le retour à domicile et les réponses synthétisées dans des rapports générés par IA puis transmis aux équipes concernées. « Ça, pour moi, c’est de la création de valeur », résume Philippe Lachapelle, directeur au CHU de Québec.
Le numérique peut ainsi faciliter la circulation de l’information, mais sa mise en place ne suffit pas : encore faut-il organiser la manière dont les données recueillies seront analysées et utilisées pour améliorer concrètement le soin. Pour mesurer cette création de valeur, Philippe Lachapelle propose de croiser quatre dimensions : l’expérience du patient, celle des soignants, les résultats de santé et les coûts. C’est précisément cette notion de valeur qui sera au cœur du colloque des Entretiens Jacques Cartier. En croisant les regards français et québécois, ses participants chercheront notamment à comprendre comment les technologies peuvent aider à transformer le système de santé, et à quelles conditions elles peuvent réellement améliorer le soin.
Un hôpital qui déborde de ses murs
Pour Philippe Lachapelle, l’hôpital de demain pourrait surtout être… moins hospitalo-centré : face aux difficultés d’accès aux soins et au vieillissement de la population, « on va migrer tranquillement vers des trajectoires de soins où la prise en charge va être beaucoup plus dans les milieux de vie des patients ». L’hôpital conserverait les soins aigus, les interventions et l’expertise, tandis qu’une partie du suivi pourrait être assurée directement au domicile. Et pour maintenir la continuité entre ces différents lieux ? « Le lien, ce tissu, c’est le numérique », répond Philippe Lachapelle.
Objets connectés, mesures biométriques transmises à l’hôpital, simple communication sur le délai d’attente d’un service, suivi à distance, comptes rendus de consultation générés par l’IA et partageables avec les proches aidants : les usages se dessinent déjà. Mais la difficulté pourrait être moins technique que culturelle. Pour des soignants habitués à avoir le patient face à eux, ne plus pouvoir « toucher, sentir » la personne est encore « très insécurisant ». « C’est plus un changement culturel dans les habitudes de travail de nos soignants qu’il faut vraiment travailler en amont », insiste Philippe Lachapelle.
Le progrès sous conditions
Mais rendre le soin plus fluide ou plus efficace ne suffit pas à clore le débat. Pour le Pr Jean-François Mornex, médecin pneumologue aux Hospices Civils de Lyon et au CHU de Saint-Étienne, l’IA appliquée à la santé ne soulève pas forcément de nouvelles questions éthiques. Transparence, inclusion, responsabilité, souveraineté ou sobriété : « Ce sont les enjeux éthiques de l’IA, quel que soit le domaine dans lequel elle est utilisée », rappelle-t-il. À l’hôpital, ces enjeux viennent surtout se superposer à des questions déjà sensibles : comment informer correctement le patient, recueillir son consentement ou déterminer qui porte la responsabilité d’une décision ? L’arrivée de l’IA ne les fait pas disparaître, bien au contraire. « Cela ne fait qu’aggraver le problème », estime Jean-François Mornex.
Sur la liberté de soigner et la responsabilité humaine, il se montre particulièrement catégorique : il n’existe, selon lui, « aucun moyen de préserver quoi que ce soit » de manière absolue. Quant à l’idée d’une « garantie humaine », il la juge tout simplement impossible à assurer pleinement. À mesure que les outils d’aide à la décision gagnent en puissance, la question n’est donc pas seulement de savoir comment les encadrer, mais aussi jusqu’où nous acceptons qu’ils interviennent dans des décisions qui touchent directement à la santé.
Le risque d’un système de santé à plusieurs vitesses
Une autre condition reste essentielle : que cette transformation ne laisse personne au bord du chemin. Si les outils doivent permettre aux patients d’être davantage acteurs de leur parcours, encore faut-il pouvoir y accéder et savoir les utiliser. « Ce qu’on veut absolument éviter, c’est la fracture numérique », insiste Philippe Lachapelle.
Jean-François Mornex élargit le constat : les inégalités peuvent aussi se creuser entre professionnels et entre établissements. « Tous les acteurs de soins n’ont pas la même dextérité », rappelle-t-il. Un patient pris en charge dans un établissement où ces technologies sont bien maîtrisées pourrait ainsi bénéficier de possibilités différentes de celui accueilli ailleurs. L’IA risque donc de creuser des écarts déjà très présents dans le système de santé. D’où l’importance de la gouvernance. Les établissements peuvent choisir les outils autorisés, encadrer leurs usages ou encore élaborer des guides de bonnes pratiques. Autrement dit, davantage de technologie ne signifie pas automatiquement davantage de valeur : tout dépend encore de la manière dont elle est déployée, partagée et maîtrisée.
C’est aussi tout l’enjeu de la rencontre franco-québécoise. Pour Philippe Lachapelle, le colloque doit permettre de créer des liens encore trop rares entre les deux systèmes de santé. Alors que le Canada s’est longtemps tourné vers les États-Unis, il estime aujourd’hui essentiel de renforcer les échanges avec la France : « Cette connexion-là est primordiale dans le contexte actuel. » Au-delà des échanges, il imagine déjà des prolongements très concrets : partager des formations ou des stratégies ayant fait leurs preuves, mais aussi développer des projets de recherche communs. Une façon d’accélérer les apprentissages de part et d’autre de l’Atlantique, et peut-être de mieux définir ensemble ce que pourrait être une innovation réellement porteuse de valeur en santé.
À savoir :
« Création de valeur en santé au temps du numérique et de l’IA : Liberté de soigner · Responsabilité de décider · Souveraineté des données »
Colloque proposé par le CHU de Québec-Université Laval et les Hospices Civils de Lyon
Le lundi 9 novembre, à 8 h, à HEC Montréal (Édifice Hélène-Desmarais)
Programme et inscription
