Arbres, science et rock’n’roll : Jérôme Dupras électrise la transition écologique

Chercheur, musicien, entrepreneur engagé… Jérôme Dupras casse les codes de l’écologie classique. Invité par l’Université Jean Moulin Lyon 3 et le Centre Jacques Cartier, il a livré une conférence vibrante sur les enjeux environnementaux, les solutions fondées sur la nature, et le rôle des sciences, des territoires et de la culture dans la transition.

Par Marie Privé

CJC Publié le 15 avril 2025 / Dernière mise à jour le 15 avril 2025
Jérôme Dupras incarne une manière décomplexée de faire dialoguer science, culture et engagement

Le 8 avril dernier, l’Université Jean Moulin Lyon 3 et le Centre Jacques Cartier, en partenariat avec la Délégation générale du Québec à Paris, accueillaient une conférence-débat exceptionnelle avec Jérôme Dupras, figure atypique de la scène environnementale québécoise. Chercheur en économie écologique, musicien, entrepreneur engagé, il était l’invité d’un temps fort consacré aux enjeux climatiques, à la biodiversité et aux solutions concrètes pour accompagner la transition. La rencontre, qui s’est tenue à l’Université Jean Moulin Lyon 3, a rassemblé un large public. Après sa conférence, Jérôme Dupras a échangé avec la salle lors d’un temps d’échange animé par Amélie Bohas, vice-présidente chargée de la Transition écologique et solidaire de l’Université. Un format vivant, accessible, à l’image de son invité, qui conjugue rigueur scientifique et esprit rock.

À la fois chercheur en économie écologique à l’Université du Québec en Outaouais et bassiste du groupe culte Les Cowboys Fringants, Jérôme Dupras incarne une manière décomplexée de faire dialoguer science, culture et engagement. Face à une crise environnementale systémique, il défend une écologie de terrain, fondée sur les données, mais connectée au réel, et portée par des leviers aussi variés que la recherche, l’action locale, la finance verte… ou la chanson.

Un diagnostic sans détour de la crise écologique

« On vit une accélération sans précédent. » Dès les premières minutes, Jérôme Dupras pose le cadre avec clarté. Face aux limites planétaires – changement climatique, érosion de la biodiversité, perturbation des cycles de l’eau ou de l’azote – il dresse un état des lieux sans fard : la pression humaine sur les écosystèmes dépasse largement les capacités de régénération de la planète. Mais ce diagnostic alarmant ne vise pas à décourager. Il rappelle surtout l’importance de s’appuyer sur les connaissances scientifiques pour orienter les politiques publiques et les actions de terrain. « On ne pourra pas protéger ce qu’on ne comprend pas. Et on ne pourra pas agir si les données ne sont pas partagées, vulgarisées, rendues utiles pour les territoires. »

Des solutions concrètes et naturelles

À l’heure où l’urgence écologique se fait chaque jour plus tangible, Jérôme Dupras défend une approche résolument ancrée dans le terrain : les solutions fondées sur la nature. Reboisement, restauration des milieux humides, connectivité des habitats, agriculture durable… autant de leviers qui permettent non seulement de préserver la biodiversité, mais aussi de renforcer la résilience des territoires face aux effets des changements climatiques.

Au Québec, ces solutions sont au cœur de plusieurs projets qu’il mène via son laboratoire, mais aussi à travers Habitat, une entreprise d’économie sociale qu’il a cofondée, ou encore la Fondation Cowboys Fringants, qui soutient des initiatives environnementales concrètes à travers la province. « Penser les écosystèmes comme des infrastructures vivantes, c’est reconnaître qu’ils rendent des services essentiels – comme filtrer l’eau, réguler le climat ou protéger contre les inondations – et qu’il faut les préserver comme tels. C’est aussi un moyen de sortir d’une vision purement utilitaire du territoire. »

Il plaide également pour une intégration systémique de ces approches dans les politiques publiques et les stratégies d’investissement. « On doit sortir de la logique du projet pilote. Les solutions existent, il faut maintenant les massifier. Et pour cela, il faut embarquer tout le monde, y compris les financeurs. »

Faire descendre la science de sa tour d’ivoire

Dans son intervention, le chercheur québécois revient aussi sur le rôle que la science doit jouer dans cette transformation. « On ne peut plus se contenter de publier des articles. Notre responsabilité, c’est de rendre notre recherche utile à la société. » Pour lui, cela passe par une présence active sur le terrain, un travail d’accompagnement des collectivités locales et une volonté de co-construction avec les acteurs concernés. Il évoque ainsi des projets menés avec des municipalités québécoises, dans lesquels son équipe cartographie les milieux naturels, quantifie les services écosystémiques, et aide à la planification territoriale en intégrant les enjeux environnementaux. « L’idée, c’est d’offrir des outils simples, visuels, utilisables, pour que les élus puissent faire des choix éclairés. »

Cette approche, nourrie par un dialogue constant entre science et action, fait écho aux ambitions portées dans le cadre des Entretiens Jacques Cartier : décloisonner les savoirs, renforcer la coopération entre territoires, et créer les conditions d’une transition fondée sur l’intelligence collective.

Quand la musique porte le message

Si la recherche et l’action territoriale sont ses terrains privilégiés, Jérôme Dupras n’en oublie pas pour autant le pouvoir de la culture. Membre du groupe Les Cowboys Fringants depuis la fin des années 1990, il revendique pleinement cette double identité, entre science et scène. « La musique, c’est un vecteur d’émotion. Et sans émotion, il n’y a pas de passage à l’action. » La conférence s’est achevée sur la diffusion de « Plus rien », l’un des morceaux du groupe, sombre récit d’un monde ravagé par les dérèglements climatiques. Le silence qui a suivi en disait long sur la puissance évocatrice de ces quelques minutes. Un moment suspendu, suivi de nombreux applaudissements, qui a donné chair à tout ce qui avait été dit auparavant.

Pour Jérôme Dupras, la culture n’est pas un supplément d’âme, mais un levier à part entière pour faire évoluer les représentations, toucher les consciences et nourrir l’imaginaire collectif de la transition.

(Re)donner envie d’agir

Au fil de son intervention, Jérôme Dupras trace les contours d’une écologie lucide, mais constructive, scientifique, mais accessible, engagée, mais inclusive. Il invite les collectivités, les chercheurs, les investisseurs, mais aussi les citoyens à rejoindre le mouvement, chacun à son échelle. Une vision en lien direct avec celle du Centre Jacques Cartier : connecter les idées, les acteurs et les territoires.

À la croisée de l’écologie, de la science et de la création, cette conférence pas comme les autres aura offert un moment rare de lucidité collective, mais aussi un bel élan d’optimisme.

« On ne pourra pas protéger ce qu’on ne comprend pas. Et on ne pourra pas agir si les données ne sont pas partagées, vulgarisées, rendues utiles pour les territoires. »