La francophonie à l’épreuve des plateformes : le défi de la visibilité

À l’occasion du mois de la Francophonie, la bataille pour la diversité culturelle se joue désormais sur les plateformes. Dans un univers numérique dominé par quelques acteurs globaux, la francophonie fait face à un défi majeur : exister — et surtout être visible. Et si son avenir se jouait moins dans le nombre de locuteurs que dans la visibilité des contenus ? Pour Denis Simard, représentant du Québec au sein de la Délégation permanente du Canada auprès de l’UNESCO, cette question de « découvrabilité » est devenue centrale, et pose en creux celle de la souveraineté culturelle.

Par Marie Privé

Actualite Publié le 26 mars 2026 / Dernière mise à jour le 27 mars 2026
Selon Denis Simard, une réflexion collective doit être menée à l’échelle internationale pour préserver ce qui fait la richesse et la diversité des expressions culturelles.

À l’heure où les inquiétudes autour du déclin du français ressurgissent régulièrement dans le débat public, Denis Simard invite à déplacer le regard. « L’évolution du français traverse des périodes d’ascendance et des périodes de remise en question », rappelle-t-il. Mais pour le représentant du Québec œuvrant auprès de l’UNESCO, la situation actuelle ne relève pas tant d’un recul inexorable que d’un moment charnière.

Car les indicateurs globaux restent encourageants. « Le français est aujourd’hui la quatrième langue du monde », souligne-t-il, porté notamment par le dynamisme démographique du continent africain et par la vitalité des espaces francophones. L’enjeu ne se joue donc pas uniquement sur le nombre de locuteurs, mais sur les conditions concrètes dans lesquelles la langue continue — ou non — de vivre et de se transmettre.

Et c’est précisément là que le basculement s’opère. Depuis une quinzaine d’années, les modes de consommation culturelle ont profondément changé, sous l’effet de la montée en puissance des plateformes de diffusion en continu. « La consommation collective de la culture s’est transformée en consommation individuelle », observe Denis Simard. Là où les pratiques étaient autrefois largement structurées par des cadres nationaux — télévision, radio, cinéma — elles se déploient désormais dans des environnements globalisés, dominés par quelques grandes plateformes.

Ce déplacement n’est pas neutre. Il reconfigure les conditions d’accès aux œuvres, mais aussi les équilibres entre les langues et les cultures. « Il y a des dangers immédiats avec l’évolution technologique et les plateformes numériques de divertissement qui changent le comportement de consommation culturelle », avertit-il. Autrement dit, la question n’est plus seulement de savoir combien de personnes parlent français, mais dans quelle mesure elles peuvent encore accéder, découvrir et consommer des contenus dans leur langue.

Dès lors, le cœur du problème se déplace : de la vitalité de la langue à sa visibilité. Et c’est sur ce terrain que se joue désormais, en grande partie, l’avenir de la francophonie.

La découvrabilité, nouveau défi de la diversité culturelle

C’est dans ce contexte que la notion de « découvrabilité » s’impose progressivement comme un enjeu central. Derrière ce terme encore technique, une réalité simple : la capacité, pour une œuvre, d’être visible — et donc accessible — au sein d’environnements numériques saturés. Le bouleversement est profond. Avec l’essor des plateformes numériques, les contenus culturels circulent désormais dans des espaces globalisés, « à majorité américaine », où les choix des utilisateurs sont largement guidés par des logiques algorithmiques.

Une évolution loin d’être anodine. « C’est une culture qui est imposée à toutes les autres cultures », insiste Denis Simard. En structurant les recommandations et en orientant les choix des utilisateurs, les plateformes tendent à privilégier certains contenus — souvent anglophones — au détriment des productions locales. « Les habitudes de consommation se transforment », souligne-t-il, pointant le risque d’un déséquilibre durable entre les cultures. La diversité culturelle, pourtant au cœur des missions de l’UNESCO, se retrouve ainsi fragilisée par ces nouveaux modes de diffusion.

Les conséquences sont déjà visibles. Au Québec, la part de la musique francophone locale dans les écoutes est passée, en une vingtaine d’années, de 50 % à « 5, 6 ou 7 % » sur les plateformes de diffusion en continu. Une chute brutale, propre aux environnements numériques dominants, qui témoigne de l’ampleur des transformations à l’œuvre. « Moins de consommation, donc moins d’artistes, moins de production », résume Denis Simard. Et surtout, alerte-t-il : « en culture, ce qui est perdu est perdu ».

Dans ce contexte, la découvrabilité apparaît comme une condition minimale pour préserver la vitalité des cultures. Il ne s’agit plus seulement de produire des contenus, mais de garantir leur présence effective dans les espaces numériques où se façonnent désormais les usages.

À cet enjeu s’en ajoute un autre, plus récent encore : celui de l’intelligence artificielle. « La bataille qui se pointe à l’horizon, c’est la créativité humaine versus la machine », avance Denis Simard. Entre recommandations automatisées, contenus générés artificiellement et logiques économiques des plateformes, les lignes se brouillent : qu’est-ce qui relève encore de la création humaine ?

Autant de questions qui redessinent en profondeur les équilibres culturels. Et qui imposent, selon lui, une réflexion collective à l’échelle internationale pour préserver ce qui fait la richesse — et la diversité — des expressions culturelles.

Souveraineté culturelle : résister à l’uniformisation numérique

Face à ces transformations, la réponse ne peut être uniquement technique. Elle est aussi, et peut-être surtout, politique. Sur ce terrain, le Québec et la France entendent jouer un rôle moteur, en portant la question de la diversité culturelle au cœur des débats internationaux, notamment à l’UNESCO.

« La France et le Québec font un peu figure de premiers défenseurs, explique Denis Simard. Tous deux partagent une même sensibilité à ces enjeux, mais aussi une volonté d’inscrire la culture et la langue au centre des réflexions sur la régulation du numérique. » Car au-delà des usages, c’est bien un rapport de force qui se dessine à l’échelle mondiale. Pour autant, cette mobilisation se heurte à des équilibres complexes, en particulier en Europe. « Les positions varient beaucoup d’un pays à l’autre », note-t-il, évoquant des sensibilités différentes selon le rapport à l’anglais, aux plateformes numériques ou encore aux politiques culturelles nationales. Si une prise de conscience émerge, notamment face aux tensions commerciales avec les États-Unis, elle reste encore inégale.

Dans ce contexte, le Québec se distingue par une vigilance accrue. « On est neuf millions entourés de 350 millions d’anglophones », rappelle Denis Simard. Une situation qui nourrit ce qu’il décrit comme une « sensibilité existentielle » à la langue et à la culture. Là où certains pays perçoivent encore ces enjeux de manière abstraite, ils relèvent au Québec d’une nécessité concrète : continuer à exister, culturellement et linguistiquement. Cette inquiétude s’inscrit dans un constat plus large sur l’évolution des environnements numériques. « On parle de colonialisme numérique, affirme-t-il. Les plateformes numériques colonisent les esprits en imposant des références, des imaginaires et même des usages linguistiques qui ne sont pas ceux des cultures locales. »

Dès lors, la question de la souveraineté culturelle prend une acuité particulière. Comment préserver des espaces d’expression propres, dans un univers dominé par quelques acteurs globaux ? Comment garantir la diversité des langues et des imaginaires à l’ère des plateformes ? Dans cette dynamique, Denis Simard en appelle aussi à une responsabilité partagée. « Notre souhait, c’est que nos partenaires français soient aussi déterminés que nous », confie-t-il. Car, au-delà des institutions, c’est bien l’ensemble des locuteurs qui, par leurs usages et leurs choix, participent à faire vivre la langue. Et la surprise positive pourrait bien, selon lui, venir du côté de l’Afrique.