Dans le sport, l’égalité progresse… mais reste un combat

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, la chercheuse Cécile Ottogalli-Mazzacavallo analyse les inégalités de genre qui persistent dans le monde sportif. Entre progrès récents et résistances structurelles, elle décrypte les mécanismes à l’œuvre et les leviers pour faire évoluer les pratiques.

Par Marie Privé

CJC Publié le 09 mars 2026 / Dernière mise à jour le 09 mars 2026
Cécile Ottogalli-Mazzacavallo s’intéresse à la place des femmes dans le milieu sportif. Elle est d’ailleurs à l’origine de plusieurs colloques organisés sur le sujet lors de précédentes éditions des EJC.

Longtemps, le sport a été pensé, organisé et raconté au masculin. Si les femmes sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses sur les terrains, les pistes ou les tatamis, les inégalités n’ont pas pour autant disparu. Accès aux postes de direction, reconnaissance médiatique, conditions d’entraînement : derrière les progrès visibles, les écarts persistent. Ces inégalités, Cécile Ottogalli-Mazzacavallo les étudie depuis plus de vingt ans. Elles étaient d’ailleurs au coeur de plusieurs colloques qu’elle a co-organisés lors d’une précédente édition des Entretiens Jacques Cartier. Historienne du sport et enseignante-chercheuse à l’Université Claude Bernard Lyon 1, elle s’est d’abord intéressée à la place des femmes dans l’histoire des pratiques sportives, des alpinistes aux footballeuses.

Progressivement, son regard s’est déplacé vers un autre angle encore peu exploré : celui des femmes qui encadrent et dirigent le sport. Entraîneures, dirigeantes d’instances fédérales, responsables d’organisations… autant de positions de leadership où les inégalités restent marquées. À Lyon 1, la chercheuse co-dirige par ailleurs le parcours de master EGAL’APS (Égalité dans et par les Activités Physiques et Sportives), qu’elle a fondé en 2016 et qui forme des expertes et experts des questions d’égalité dans le sport. L’UFR STAPS propose également une formation courte de 70 heures, en partie à distance, destinée à outiller les professionnelles et professionnels (personnes salariées ou bénévoles) du sport dans la lutte contre les discriminations et les violences de genre.

Trois inégalités au cœur du système sportif

Pour comprendre la situation des femmes dans le sport, la chercheuse identifie trois grandes formes d’inégalités encore à l’œuvre dans le sport : celles d’accès, de traitement et de reconnaissance. Les premières ont longtemps été les plus visibles. Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, de nombreuses disciplines étaient tout simplement fermées aux femmes. La boxe anglaise, par exemple, n’a été autorisée en compétition féminine qu’en 1997 ! Si ces barrières ont progressivement reculé, elles persistent aujourd’hui dans certaines fonctions clés. « On observe encore des inégalités d’accès importantes dans les postes d’encadrement et de gouvernance », souligne Cécile Ottogalli-Mazzacavallo. Les femmes représentent ainsi à peine 10 % des entraîneures de haut niveau et moins de 10 % des présidentes de fédérations olympiques.

À ces obstacles s’ajoutent des inégalités de traitement. « Avoir accès à une pratique ne signifie pas être traité de la même manière, explique-t-elle. Budgets plus faibles, créneaux d’entraînement moins favorables, encadrement réduit… Les conditions restent souvent moins avantageuses pour les sportives. » Les inégalités de reconnaissance sont, elles aussi, très marquées. « Le sport des femmes est encore trop souvent considéré comme un sous-produit du mouvement sportif », observe-t-elle. La médiatisation en offre une illustration frappante : selon l’Arcom, seulement 4,8 % des retransmissions audiovisuelles sportives concernent les compétitions des femmes.

Ces trois dimensions s’alimentent mutuellement. « Les inégalités d’accès, de traitement et de reconnaissance forment un cercle vicieux, résume la chercheuse. Moins de visibilité signifie moins de financements, donc des conditions de pratique plus précaires — ce qui contribue à limiter la mobilité des sportives et donc à réduire le spectre des compétitions dans lesquelles elles peuvent s’engager. »

Des progrès réels, mais encore incomplets

Si les inégalités persistent, des évolutions notables sont néanmoins à l’œuvre. La première concerne la féminisation progressive des pratiques sportives. « On observe un véritable processus de féminisation du sport. Alors que les femmes représentaient environ 20% des personnes licenciées dans les années 1980, elles sont aujourd’hui près de 39% dans les fédérations sportives, souligne Cécile Ottogalli-Mazzacavallo. Certaines disciplines historiquement masculines, comme le football (ou soccer) connaissent même une progression particulièrement rapide. »

Autre levier de transformation : le cadre législatif. En France, une loi[1] adoptée en 2022 impose progressivement la parité dans les instances dirigeantes du mouvement sportif. « Cette loi fait beaucoup bouger les lignes en ce moment », observe la chercheuse. Les fédérations sportives doivent désormais intégrer davantage de femmes dans leurs instances nationales, tandis que les structures régionales et départementales devront atteindre la parité d’ici 2028.

Les Jeux olympiques constituent un autre signal fort. Ceux de Paris 2024 ont été les premiers de l’histoire à atteindre la parité parmi les athlètes, après plus d’un siècle d’exclusion puis de limitation de l’accès des femmes dans certaines disciplines. « C’est loin d’être anodin : cela montre qu’une politique volontariste peut produire des effets », souligne la chercheuse. Pour autant, ces avancées restent encore largement quantitatives. « Aujourd’hui, on voit certes davantage de femmes entrer dans les instances sportives, mais elles occupent souvent des postes moins centraux », nuance-t-elle. Autrement dit, si la présence des femmes progresse, l’accès aux positions de pouvoir reste encore inégal.

Les Entretiens Jacques Cartier, catalyseur de collaborations internationales

C’est aussi grâce aux Entretiens Jacques Cartier que les recherches de Cécile Ottogalli-Mazzacavallo ont pris une nouvelle direction. En 2019, la chercheuse y rencontre la sociologue québécoise Guylaine Demers, professeure à l’Université Laval et spécialiste des questions de genre dans le sport, notamment des femmes entraîneures. Une rencontre déterminante. « Elle travaillait sur ces questions depuis plus de vingt ans : les Québécoises avaient déjà beaucoup investi ce champ de recherche », raconte la chercheuse. Au-delà des thématiques étudiées, c’est aussi une autre manière de faire de la recherche qu’elle découvre. « Leur approche est beaucoup plus connectée au terrain, très proche des milieux associatifs et professionnels, avec des travaux qui débouchent directement sur des recommandations concrètes. » Une inspiration qui nourrit rapidement ses propres projets.

Dans la foulée, son laboratoire s’engage ainsi dans plusieurs recherches sur les femmes en position de leadership dans le sport. Un premier projet est mené avec la Fédération française d’aviron, dans le cadre du programme Impact et Héritage des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, afin d’étudier les conditions de travail des entraîneures, des dirigeantes et des arbitres. Plus récemment, ces recherches se sont prolongées à l’échelle internationale avec le projet franco-norvégien Aurora, consacré à la place des femmes dans les fonctions d’encadrement et de direction du sport.

Pour la chercheuse, ces collaborations illustrent tout l’intérêt des échanges scientifiques internationaux. « Les Entretiens Jacques Cartier permettent des rencontres précieuses entre chercheurs et chercheuses. » Mais ils ouvrent aussi la voie à de nouvelles coopérations. « L’enjeu est maintenant de poursuivre ces collaborations pour aller plus loin dans la recherche et l’action », conclut-elle.


[1] LOI n° 2022-296 du 2 mars 2022 visant à démocratiser le sport en France.